Chantal Klöcker: Agenda Togo Juin / Juillet 2018

Atakpamé, Togo, 27 juin 2018

Lettre aux amis 1

 

Chers amis,

Parfois certaines journées sont si compactes qu'on se doit de les coucher sur le papier pour en garder trace. On sait que ces souvenirs alimenteront les jours

gris de notre vie. Le Togo est pour moi le pays des impressions fortes, des instants intenses et marquants.

Ce premier jour n'a pas dérogé à la règle ...

Après un agréable voyage en avion ( au cours duquel on essaie de ne pas penser à tous ceux qui dérivent 10 000 m plus bas sur des esquifs de fortune pour

tenter d'atteindre les rives dorées européennes), j'ai retrouvé mon ami Kokou et son fils Dimake. Ce dernier nous a emmenés à notre hôtel favori, tenu par

Hassan et sa femme. Hassan partage avec nous l'amour des arbres, nous en avons même plantés 2 dans sa cour il y a quelques années et l'hôtel et ses abords

sont devenus luxuriants. .. mais dans cet adjectif, vous aurez peut-être remarqué la racine "luxure"! En effet, Hassan, parallèlement à ses activités

d'instituteur et d'agronome, loue des chambres à la nuit... et à l'heure !

Les chambres sont donc adaptées à ce genre de commerce lucratif: numéros de téléphone des filles au-dessus des portes de nos chambres, très grands miroirs

( non! Heureusement pas accrochés au plafond, pour des raisons de sécurité, je présume, l'usage des chevilles et des vis étant rare ici) et autres accessoires

...Mais Hassan et son épouse sont si accueillants qu'on se sent vite chez soi!

Le matin au réveil, j'ai eu la mauvaise surprise de découvrir une drôle de morsure à mon poignet gauche, avec une sorte d'ampoule pleine de sang et une

inflammation tout autour. L'enflure mesure au moins 7 cm de diamètre. Je n'avais pas de moustiquaire, ni de ventilateur qui éloigne les moustiques et autres

intrus nocturnes. Nos hôtes m'ont rassurée :" Laisse, ce n'est qu'un moustique, ça va aller!". Il me reste un énorme suçon au poignet avec la piqûre

centrale. Bienvenue à Lomé !

Ensuite nous sommes allés manger dans un restaurant en bordure de mer, qui n'a jamais mieux mérité cette description: les tempêtes d'hiver ont complètement

remodelé le paysage, la dune a reculé d'au moins 10 mètres, la houle a transporté le sable ailleurs; une partie de l'espace-repas a gagné au moins 2

mètres de hauteur et il faut dévaler un escarpement d'au moins 3 m sur les fesses pour accéder à un océan déboussolé : fini la houle sauvage d'antan,

il ne reste qu'une eau de 30 cm de profondeur, mais parcourue de tellement de courants antagonistes qu'on peut tout juste se tenir debout ! C'est le résultat

de 2 facteurs concomittants: la hausse du niveau des océans et la construction d'un 3ème quai au port de Lomé, si bêtement pensé et voilà que le Togo perd

sa côte sans broncher ! On leur aura décidément tout pris! Un salut tout particulier en passant à la politique de Bolloré, grand ami des politiciens

locaux et qui "vampirise" sans vergogne l'Afrique. Je suis triste en pensant que l'an prochain ce joli restaurant devra disparaître ou reculer . Il occupe

environ100 m de rivage et est coincé entre le port et des bidonvilles qui, même s'ils bénéficient d'une vue imprenable sur l'océan, ou plutôt justement pour

cette raison, ont déjà été grignotés par l'eau. La vie sous les palmiers n'est pas toujours celle qu'on nous fait miroiter !

Dans l'après-midi, cap sur Atakpame à 160 km au nord de la capitale. Elle n'a ni nom, ni numéro, c'est superflu, elle est la seule en direction du "grand

Nord" ( Niger, Burkina Faso). Ses deux voies sont ravinées de nids de poule d'environ 1m de diamètre, malheureusement très profonds, les bas-côtés

servent de cimetières aux voitures et aux camions renversés, les fameux "titans".

Nous n'avons pu rouler assez vite pour rentrer avant le coucher du soleil qui a la mauvaise habitude de disparaître tout à coup derrière l'horizon sous les

tropiques et Kokou n'a pas la vision de nuit. Que faire ? J'ai proposé sans bien réfléchir de prendre le volant. Aucun problème en Afrique, même plutôt une

évidence pour lui: je peux, je dois prendre le volant et, si possible, rouler très vite pour sortir le plus tôt possible de ce guet-apens! Ceux qui me

connaissent au volant savent que je suis de celles qui se font klaxonner à cause de leur rythme d'escargot... Ma hantise, c'était de rouler trop à droite et de

renverser un Togolais ( noir) vêtu de noir et sur un vélo noir (sans phare, bien sûr!). Les titans la nuit ressemblent par contre à des sapins de Noël

ambulants, clinquants, multicolores et clignotants, leurs chauffeurs se forcent un passage à grands coups de klaxon et d'appels de phare ( en plus!). Ceux de

notre voiture ne font pas le poids... Hé bien! On est quand même arrivés !

J'ai certes "effleuré" un nid de poule mais AUCUN Africain ne s'arrêtera jamais pour vérifier la roue, ni le cardan! Ici la confiance en le ciel est immense...et contagieuse!

À Atakpame m'attendait le dernier moment fort de la journée : la 2ème fille de la famille a accouché d'adorables triplés il y a 6 mois et je vis depuis au

rythme de ces bébés. Je ne connaissais pas les soins apportés aux enfants togolais par leur entourage. Ce qui serait probablement un stress sans limites en

Europe est ici une éducation par le groupe: famille, grand-mère, voisines et enfants de la maisonnée. Les visiteurs se succèdent, chacun cajole les enfants,

les fillettes les " mettent au dos" et vaquent à leurs occupations ainsi.

Les triplés sont particulièrement épanouis, leurs regards d'amour en disent long sur leur santé mentale.

Tout cela m'a impressionnée et fascinée.

Il y a aussi pas mal de coutumes qui m'ont surprise. Ainsi, le bain qui dure presque 3 quarts d'heure, chacun bébé étant baigné individuellement matin et

soir. (oui, vous avez bien calculé, cela fait une heure et demie par enfant!) La  mère ou la grand-mère sont assises sur une chaise assez basse, une jambe en

travers d'une grande bassine métallique posée devant elle, entourée d'une multitude de récipients de toutes tailles, chacun réservé à un usage précis:

eau chaude, eau froide, eau tiède, eau sale, eau mélangée à du gingembre, talc, crèmes...l'enfant est assis ou allongé sur leur cuisse tout le temps du

bain. Il est alors savonné, frotté, caressé, frictionné, cajolé, embrassé, il reçoit chaque fois un lavement au gingembre qui fait qu'il ne "fera" jamais

dans sa couche. Il acquiert ainsi rapidement le réflexe de soulager ses intestins 2 fois par jour à des heures régulières.

Pour les tétées, elle se font sur demande, mais assez régulièrement. Un moment inoubliable: Véronique, la maman, allaitant simultanément sa fille

Orilia et son fils Orli. Mais ce n'est pas tout: Oria, la 2ème fille a réclamé son dû. On ne laisse pas pleurer les bébés ici... alors quelle solution

imaginez-vous? C'est très simple et tellement évident ici: la grand-mère! Bon sang, mais c'est bien sûr! Mais pas avec un biberon! Non, la grand-mère donne

le sein au bébé qui tête consciencieusement et sans remarquer la tromperie jusqu'à ce que la source de la maman soit mise à sa disposition.

Ah! J'ai oublié de vous dire que malgré la fatigue et grâce à ce grand mouvement de solidarité, Véronique a déjà repris son travail à la mairie!

Je suis totalement sous le charme de ces si belles scènes .

J'ai aussi beaucoup aimé vous les faire partager.

Dès que la connexion sera revenue, je vous enverrai ce 1er épisode de mes tribulations en Afrique .

Mianodou! (On reste ensemble)

Un grand salut de Chantal

 

Atakpamé, Togo,

Les sons du Togo, ça commence très tôt: dès 3h30, duo entre notre coq blanc et le muezzin... Cocorico! Allah Akbar! Cocorico! Allah Akbar! La laïcité à la

togolaise, quoi! ...

Ça se poursuit par le rythme du pilon des femmes, sur une valse à 2, 3 ou 4 temps que n'aurait pas reniée Brel et qui vous renvoie dans votre sommeil...

Et puis hier, c'étaient les clairons. Le 21 juin, c'est la fête de la musique... militaire au Togo. Cette journée s'appelle la Journée des Martyrs et

on commémore tous les morts pour la Mère Patrie. Chacun y trouve ce qu'il apporte, depuis le souvenir des grands oubliés (par la France, s'entend!!) des

deux guerres mondiales tombés pour la France jusqu'à celui des morts de l'impitoyable répression de 2005. Atakpame a payé là un lourd tribut et les

souvenirs sanglants sont dans toutes les mémoires.

Kokou, en tant qu'ex-militaire était de la partie. J'ai attendu patiemment pendant presque deux heures en compagnie de 100 civils et de presque autant de

militaires l'arrivée du préfet... Puis clairons et dépôt de gerbe, et divine surprise: pas de discours! Il faut dire que ce préfet est différent de ses

prédécesseurs: il est affable et abordable, et, cerise sur le gâteau, il s'intéresse à notre projet de façon constructive et désintéressée !

Enfin, les sons qui m'accompagnent tout au long de la journée, ce sont les voix fortes s'exclamant en ewe ( dont j'arrive enfin à saisir quelques bribes! Un

grand "akpe" à Oly, mon professeur particulier d'ewe au passage !) ou en houdou, ou en mina, ou en kotokoli ou en kabye ou en bassar... Qu'importe ? Tout le monde

ici est polyglotte!

 

 

 

Dans cette 3ème lettre, je voudrais d'abord apporter une précision à la

missive précédente: certains d'entre vous se sont posé des questions

concernant Kokou. J'ai écrit qu'"il était de la partie" mais je voulais

seulement parler de la fête des Martyrs et non de la tuerie de 2005. À

l'époque, cela faisait déjà belle lurette qu'il avait raccroché son béret

rouge au clou des retraités.

Par ailleurs, je ne vous envoie pas de films, ni de vidéos car mon smartphone

est minable, presque autant que la connexion ici. Heureusement j'ai une bonne

caméra et à mon retour je vous enverrai un lien vers un "nuage".

Je voudrais ensuite énoncer quelques préjugés sur l'Afrique et les Africains (

appliqués aux Togolais) et vous donner ultérieurement mon avis dessus.

Mais d'abord je souhaiterais que vous les lisiez et réfléchissiez s'ils sont

vrais ou faux selon vous:

- les Africains sont noirs

- les Africains portent des pagnes en raphia et les femmes dansent les seins nus

- les Africains sont par nature souples

- les Africains dansent toute la journée

- les Africains ont le sens du rythme.

- il y a plein de maladies en Afrique

- Il fait très chaud en Afrique

- les Africains n'arrivent généralement pas à prononcer les "r"

- le mot "recyclage" est inconnu en Afrique

- les Africains voudraient tous émigrer en Europe

 

À bientôt !

Ch.

 

 

Prémices (lettre aux amis 4)

 

Aujourd'hui, j'ai assisté aux prémices d'un pasteur, c'est-à-dire à sa

première messe après son ordination.

Nous avons d'abord fait une entrée tonitruante dans le temple protestant

d'Atakpame, coincés entre les choristes et l'orchestre.

Puis de nombreuses chorales de la ville y sont allées de leur refrain, des

cantiques chantés sur les rythmes particuliers de la région. J'ai fait de

nombreuses vidéos car chacune dépassait la précédente en ardeur, en décibels

et en enthousiasme.

Comme notre statut nous a placés au premier rang, j'ai pu profiter du spectacle

du début à la fin. Et quel spectacle!

Les chœurs chantent en polyphonie, les notes sont familières, mais les cadences

africaines.

Juste devant nous à droite se trouvait l'orchestre: un mélange d'instruments

traditionnels et modernes. Le plus fascinant était le joueur de djembés: un

vieil aveugle chenu et très fatigué...sauf pour jouer! Après chacune de ses

interventions, il s'affalait sur le banc, comme s'il avait perdu connaissance (à

tel point que j'ai demandé à mon voisin si c'était normal). Il semblait

dormir, ayant en permanence les yeux fermés. Puis quand la musique reprenait, il

se relevait d'un coup, tout revigoré, et se remettait à jouer, de façon très

inspirée... jusqu'à la prochaine pause! Je lis en ce moment "L'île sous la

mer" de Isabel Allende et ce joueur de djembés m'a rappelé Honoré.

C'est un vrai plaisir d'écouter chanter les gens d'ici , car ils le font avec

foi et plénitude. Ils se balancent en même temps, au minimum, mais plus souvent

ils dansent. Certains ont même une expression extatique que je n'ai jamais vue

chez nous...

Le point culminant a été la double quête, elle a duré 25 minutes et on

procéde ainsi: la première rangée de droite et de gauche se lève, passe par

l'extérieur et s'avance à la queue leu leu vers l'autel où sont placées deux

boîtes de collecte. Chacun y dépose son obole, puis revient à sa place par la

travée centrale et se rassied. Chaque rangée se lève ainsi, c'est très joli

à voir, car la plupart des gens sourient, chantent et dansent. Bien sûr,

l'orchestre accompagne ce ballet avec des rythmes endiablés!

Il est impossible de biaiser, car rester assis sur le banc attirerait l'attention

et la réprobation des fidèles!

Cette quête a été répétée et j'ai donc fait le tour deux fois moi aussi!

Une fois la collecte finie, l'orchestre ne voulait pas s'arrêter et l'officiant

à dû faire le signe de l'arrêt de jeu à plusieurs reprises avant que la

musique ne se taise enfin, nous laissant un moment étourdis par cette

déferlante de sons.

Je suis étonnée que les Togolais puissent être si obéissants à l'église et

si indisciplinés dans la circulation où règne sans partage la loi du plus

fort...

Et pour en revenir au cliché 4 concernant la supposée activité frénétique de

danse des Togolais, force est de constater qu'ils ne dansent pas sans cesse (

pouvez-vous imaginer ce que la quête quotidienne de nourriture nécessite de

force et d'obstination dans un pays où peu de gens ont un travail?).

Pourtant les Togolais ne perdent pas une occasion de rire, de chanter et de

danser.

En Europe, nous appelons cela la "résilience" en ce qui nous concerne, mais

quand on parle des Africains, on parle de leur "nonchalance".

Je pense que nous aurions cependant fort à apprendre de ce talent... Chez nous

non plus, tout n'est pas rose...

Cette magnifique journée a malheureusement été endeuillée par un drame: en se

rendant à la fête de prémices, le meilleur ami du pasteur a trouvé la mort à

moto-taxi et le chauffeur est blessé. Personne n'a osé en parler au pasteur et

quand j'ai quitté la fête, il riait et plaisantait avec ses invités...

 

 

 

 

 

 

 

 

Une histoire de foot (lettre aux amis 5)

 

Le 23 juin, la Mannschaft battait la Suède dans un palpitant duel qui faisait

vibrer toute l'Allemagne. Toute l'Allemagne? Oui, mais pas seulement, car un

tout petit pays s'enflammait lui aussi et encourageait à tue-tête l'équipe

teutonne, et ce pays, c'est le Togo!! Hé oui! l'Allemagne est très populaire

ici et un but allemand y est pris très à cœur.

Demain mardi l'équipe de France jouera contre le Danemark, alors quel nom

scandera-t- on ici, à votre avis?

Je suis sûre que ma question ébranle vos certitudes... Vous vous demandez ce

qui pourrait bien attirer les Togolais vers le Danemark... Alors même que la

France est bien plus présente en Afrique que ce minuscule pays que, j'en

mettrais ma main au feu, bien peu de gens ici seraient capables de situer sur la

carte...

Vous connaissez l'adage: " L'ennemi de mon ennemi est mon ami"? Hé bien oui, au

risque de vous attrister, demain l'ensemble du Togo et le SPV (Syndicat des

Prêtresses Vaudou *) seront contre nous! La partie sera rude!

Cela ne devrait pas nous étonner outre mesure quand on pense aux 4 siècles

d'esclavage, aux 5 décennies de colonialisme et aux 50 ans de Françafrique...

Ce que je ne comprends pas en revanche, c'est l'amour immodéré des Togolais

pour les Allemands, car ils ont énormément souffert sous le joug germain avant

que les Français n'arrivent et ne continuent à les tyranniser : toute la

panoplie du parfait petit dominateur existait déjà ici, depuis les travaux

forcés jusqu'aux punitions et châtiments suprêmes sans jugement, en passant

par le mépris le plus profond pour la couleur noire.

Mais, comme m'a dit quelqu'un ici:"C'était dur, mais juste avec les Allemands".

Souffrir, oui, mais que ce soit au moins bien organisé !

 

* Ça, je l'ai inventé ;-)

 

 

 

 

 

Brouillons de culture

Savez-vous comment se dit une "année noire" ici? Hé bien, puisque les préjugés des Togolais sur nous sont aussi tenaces que les nôtres sur eux, on dit ici une "année blanche", et cela désigne une année catastrophique, en l'occurrence pour les élèves.

La SNCF n'a rien inventé avec ses pesantes grèves perlées. Les enfants togolais n'ont reçu aucun enseignement suivi ces derniers mois, les examens se font en catastrophe sur la base de sujets tronqués et d'impasses bien involontaires de la part des élèves.

Alors ma nature d'enseignante qui s'était pourtant bien assagie ces derniers mois, s'est soudainement réveillée et depuis mon arrivée je "fais classe" chaque soir à Marie (CP2), Isabelle (CE2), Hippo, Landry et Delphine (CM1). N'oublions pas Pascaline (4 ans) qui griffonne sur son cahier de brouillon, ni les enfants de passage !

À peine rentrée de nos activités dans les villages, je sais qu'ils me guettent, ils ouvrent le portail en se bousculant et en riant, courent de chaque côté de la voiture, s'emparent de mon sac-à- dos, et c'est à qui me tiendra la main pour m'accompagner jusqu'à ma chambre.

Un peu plus tard, ils se précipitent sur leur cahier et leur "bic" et me guettent impatiemment. Je mange sous leurs regards furtifs et attentifs.

Ils aiment ce moment de partage tout comme moi, peu habitués à des cours si personnalisés et centrés sur eux. Aujourd'hui c'étaient les soporifiques conversions de longueurs, les impitoyables divisions et les piégeuses multiplications à 2 chiffres... échecs et maths! Dur dur!

Je me rappelle qu'en 2009, lors de mon premier séjour, j'avais été éberluée de me retrouver devant une classe de CM2b, comme ma classe d'alors au LFDD.

L'indépendance du Togo date pourtant de 1960, mais aucun ministre n'a cru bon de changer quoi que ce soit au système scolaire qui est toujours aussi sclérosé, magistral et conventionnel qu'à l'époque.

Le développement d'un pays dépend essentiellement de l'éducation, mais apprendre, c'est comprendre...et comprendre conduit à agir! Or ici le "système" aurait beaucoup à perdre à élever le niveau...

Alors "je fais ma part", comme le colibri.*

 

** Si vous ne connaissez pas le conte du colibri, vous n'avez qu'à gougler Pierre Rabhi

 

PS: j'espère que vous appréciez ma chronique. Moi, en tout cas, je suis ravie de l'écrire et de vous faire partager quelques moments de mon séjour.

Demain ce sera une nouvelle aventure: la visite- évaluation de notre projet EFIDO, notre centre agricole.

 

 

 

Le 26 juin 2018 15:35,

Je vous ai parlé de l'accident de moto qui a causé la mort de l'ami du pasteur. Le chauffeur de la zem ( taxi-moto) est blessé...

Mais pouvez-vous imaginer qu'un "simple" accident n'impliquant qu'une seule moto peut provoquer ici beaucoup plus de victimes encore?

Il est fréquent de voir 4 ou 5 personnes sur une seule moto, généralement le papa devant avec un (ou deux) enfant(s) sur le réservoir, derrière lui un autre. Puis la maman (enceinte peut-être) avec son petit dernier au dos.

Pour les taxis, essentiellement des mini-bus ou des Toyota (fantastic, of course!), c'est la même chose : 10 par voiture et 20 par minibus sont tout à fait la norme... Ah! J'allais oublier les bagages, entassés dans les interstices et empilés sur le toit à une hauteur vertigineuse ( avec parfois une chèvre attachée au sommet, pattes écartées et tremblantes et yeux exorbités de terreur, trop terrorisée pour bêler).

Quand les jeunes vont à un match de foot, le mini-bus est plein de gamins, mais sur l'impériale, il y en a autant, ceux du bord assis, jambes ballantes dans le vide, les autres debout... Et le bus roule à grande vitesse! En voiture, jeunesse!

Je suis toujours éberluée en voyant de telles scènes, mais je suis bien la seule ici, les gens sont endurcis et ne s'offusquent, ni ne se scandalisent à la vue d'un tel spectacle ! La résilience évite la colère et la révolte.

Le manque criant d'infrastructure routière, l'état déplorable de véhicules hors d'âge, le manque de transport en commun bien organisés obligent les gens à supporter un tel sort.

Alors , si vous pensez que les Togolais sont souples (cliché 3), sachez que c'est vrai, ceux que ne l'étaient pas de naissance l'étant devenus par la force des choses !

 

"Nécessité fait loi".

 

 

 

 

 

Lettre aux amis 8

 

Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits...

 

Ces doux vers de Verlaine évoquent nos petites pluies fines et froides du nord de l'Europe, difficiles pour nous à décrire à des Togolais.

La saison des pluies a commencé ici et elle nous épargne au moins les rais du soleil, souvent caché derrière de gros nuages noirs.

Ce soir, nous avons eu droit à une "grande pluie" de mousson: soudaine, tambourinant sur les toits de tôle et nous laissant écrasés par ce mélange d'humidité et de chaleur si caractéristique des tropiques.

Les mots qui me viennent à l'esprit pour décrire mon ressenti sont "moiteur", "touffeur" et "torpeur". Je suis la proie du sommeil dès que je m'allonge, plongée dans une inconscience lourde habitée de rêves fatigants.

Je me console en pensant à la nature qui est à la fête et affiche toute son exubérance.

Malgré la déforestation galopante, j'arrive bien à imaginer ce pays il y a une trentaine d'années, avant qu'un entrepreneur libanais, dont le nom ne peut être que chuchoté ici, ne vienne couper industriellement les plus beaux arbres avec la complicité du gouvernement en place déjà à l'époque (soit dit en passant, plus de 50 ans de règne sans partage de la famille Eyadema! Quel bel exemple de stabilité politique !).

Les gens ici souffrent de la chaleur, beaucoup se rappellent ce passé récent où l'ombre des forêts était la règle partout !

C'est affligeant de voir les collines dénudées. Les rares géants qui ont échappé aux tronçonneuses sont les témoins du paradis perdu et malgré les bons esprits les habitant et le respect ancestral qu'on leur témoigne, je constate leur disparition progressive à chacun de mes passages, car il faut bien faire cuire le repas!

Dans l'esprit du colibri ( pardon? Certains d'entre vous n'ont pas encore fouillé le net pour savoir pourquoi nous nous référons à ce minuscule oiseau?), mes partenaires et moi-même avons décidé d'apporter notre modeste contribution, espérant faire des émules pour reboiser la région.

Nous agissons dans les écoles et les villages et incitons les gens à planter des arbres et à les arroser.

Mais dans ce pays habitué à l'évidence de la forêt, ce n'est pas facile de devoir se substituer à Dame Nature!

Nous avons compris qu'il nous fallait faire preuve de pédagogie et c'est pourquoi nous avons créé le centre EFIDO, qui, bien qu'encore modeste, est très prometteur.

Nous y vulgarisons des méthodes agricoles innovantes, et cependant simples, efficaces et bon marché.

Vous aurez droit à une visite guidée très bientôt.

De mon côté, je vais sombrer dans les bras de Morphée à l'abri de ma moustiquaire, bercée par le ronronnement du ventilateur.

Bonne nuit à tous!

 

 

 

28 juin 2018

 

 

Aujourd'hui j'ai rendu visite à l'école Assokoto, fréquentée par des enfants sourds et malentendants.
Cette école a été créée il y a 5 ans par un groupe de jeunes Togolais et Allemands, dont ma fille Marine.
Elle se situe en plein centre de la ville d'Atakpame au 1er étage d'un bâtiment et dispose de deux petites "maisonnettes" servant de salles de classe et d'une cour minuscule écrasée de soleil.
Tekana, un jeune Togolais, en est le directeur et Léa et Salabi y enseignent.
Ils sont secondés par 2 volontaires allemandes, Henrike et Maren, et par une assistante togolaise, Sidonie.
Les élèves sont au nombre de 27 et les classes vont du CP au CM1, et à partir de l'an prochain, il y aura même un CM2!
Aujourd'hui, les enfants étaient répartis en trois groupes. C'est toujours surprenant de se retrouver devant une telle classe: les enfants ne parlent certes pas, mais la communication n'en est pas moins intense grâce à la langue des signes, aux mimiques, et bien sûr aux regards!
La pédagogie des enseignants respecte leur intégrité physique et mentale. Ce n'est pas évident ici et cette école est appelée à ...faire école!
Quelle différence avec l'ancienne école dont le seul enseignant terrorisait et martyrisait les enfants! C'est d'ailleurs ce qui lui a valu de s'enfuir, tout penaud, ne supportant plus les critiques de ses 2 volontaires allemandes, Marine et Katharina!
L'école est appelée à beaucoup évoluer, car ses fondateurs souhaitent diversifier l'offre pédagogique en sensibilisant les enfants à la protection de l'environnement, en insistant sur l'éducation aux droits des enfants et des femmes, l'hygiène, l'éducation sexuelle et l'apprentissage de l'autonomie.
Je suis admirative devant l'énergie et l'engagement de Marine, Carola, Henrike et Lydia, (qui s'est engagée dans l'école l'an dernier et revient au Togo pour former les enseignants)... et ces jeunes ont à peine plus de 20 ans!
Leur enthousiasme et la parfaite coordination entre le côté togolais et le côté allemand est le gage d' un bel avenir.
Suivez l'évolution de l'école Assokoto, qui va, dans un proche avenir, déménager sur un terrain nouvellement acquis et certainement poser les jalons d'une éducation respectueuse des enfants en situation de handicap !

 

 

 

 

Atakpamé, 30 juin 2018

 

Lettre aux amis 10

 

4 mois...et un enterrement

 

Aujourd'hui, il était prévu que nous allions à l'enterrement d'une dame à

Kpalime, à environ 2 heures de voiture d'ici. J'étais très curieuse d'assister

pour la 1ère fois de ma vie à des funérailles au Togo, même si j'ignore tout

de la défunte...

Las! Elles sont repoussées à une date indéterminée, suite à une mésentente

dans la famille: la branche ghanéenne réclame en effet le corps.

Il faut que vous sachiez que la dépouille repose depuis déjà...3 mois à la

morgue et que cela peut encore durer jusqu'à ce que les parties s'entendent

enfin!

Un vrai paradoxe togolais: il n'y a pas d'électricité dans les villages, pas de

réfrigérateur pour conserver la nourriture des enfants... mais assez d'énergie

pour refroidir des semaines durant des cadavres! À croire que tout le courant

électrique part pour la morgue! Et cela coûte très cher à la famille du

défunt!

Ici, des funérailles rituelles peuvent ruiner une famille, socialement obligée

de dépenser pour les 3 jours d'agapes les économies si durement amassées !

Comme j'étais un peu frustrée, Véronique m'a montré la vidéo de

l'enterrement d'une vieille dame, dont l'âge reste mystérieux... probablement

dans les 100 ans!

TROIS jours de prières, de chants, de danses, de ripailles!

D'abord, il est d'usage que les proches du défunt portent des tenues taillées

dans le même tissu, ce qui occasionne des dépenses. Je ne sais pas qui les

assume.

Ensuite il faut héberger et nourrir de très nombreux invités, parfois venus de

loin, et ce, 3 jours durant!

Les convives et voisins apportent certes leur obole, mais ils veulent aussi

"manger", bien sûr ! Ici, le verbe " manger" ne signifie pas seulement

"s'alimenter", mais aussi "profiter, aux frais de quelqu'un".

Le film montrait d'abord la veillée funèbre: de nombreuses chaises en

plastique, louées pour l'occasion, étaient disposées en rangs sous un

"apatame". Un apatame est un toit improvisé et provisoire recouvert de palmes.

Dessous se tiennent le repas, une généreuse distribution de "sucreries"

(boissons sucrées) et de sodabi (schnaps local à base de vin de palme), les

prières bien sûr, le tout plein d'entrain aux sons des instruments de musique

traditionnels...et on danse toute la nuit !

Puis le lendemain, c'était la sortie du cercueil de la morgue: une belle caisse

blanche, comme on en choisirait pour un enfant chez nous. Puis transport très

lent de la dépouille dans un minibus noir équipé d'un girophare multicolore et

hurlant, jusqu'à l'église. Le corbillard était suivi par un petit orchestre

et la foule des convives qui, déjà, dansaient.

La messe était fervente, entrecoupée de chants et de danses, même les

célébrants se balançaient en rythme derrière l'autel! La quête était telle

que vous la connaissez déjà, elle a donné lieu à l'harmonieuse chorégraphie

de rigueur...

Ce qui m'a ensuite frappée, c'est le transport du cercueil jusqu'à la tombe:

les porteurs, dansant eux aussi, le balançaient d'avant en arrière, de bas en

haut et de droite à gauche, au-dessus de leurs têtes, au son de la musique; le

corps devait être chahuté et bringuebaler durement à l'intérieur !

J'avais imaginé le pire pour la mise en terre, mais les porteurs ont descendu

dignement le cercueil dans la tombe avec des cordes. Ouf!

Le reste de la journée a été occupé par le repas de funérailles proprement

dit, jusque très tard dans la nuit.

Le lendemain, il y a eu un dernier repas avec cette fois, un peu moins de

convives.

La fête a dû laisser les gens de la maisonnée pantelants et ivres de fatigue.

Ils ont dû avoir du mal à s'en remettre physiquement et financièrement!

Cet enterrement était gai car la peine de perdre un être cher était remplacée

par le sentiment de reconnaissance de l'avoir eu si longtemps auprès de soi.

Dans ce cas, le décès de cette "vieille ", comme on dit ici, était

parfaitement dans l'ordre des choses... Il en aurait été tout autrement s'il

s'était agi d'un enfant: là aussi, il y aurait eu une grande fête, mais

triste, bien sûr...

Paradoxalement, il arrive aussi que des victimes par mort violente (accident de

la route, par exemple) soient enterrées subrepticement, le lieu de leur

sépulture sommaire étant tenu secret, car on craint que ces décès subits

n'attirent le mauvais sort sur la maisonnée.

 

Mes partenaires togolais, lors de nos campagnes de sensibilisation essaient de

convaincre les gens et de les dissuader d'engager ces dépenses somptuaires...

mais vous savez bien comment c'est: le naturel ....remonte à la vitesse d'un

cheval au galop!

C'est d'autant plus regrettable que l'entretien des tombes n'est pas du tout à

la hauteur de ces funérailles délirantes: les cimetières sont souvent

négligés, encombrés d'immondices et on y coupe les derniers beaux arbres...

 

Voilà pour la chronique de ce vendredi. Je crois que vous me lisez de bon coeur

et vous m'en voyez ravie.

Pour répondre à plusieurs d'entre vous: oui, vous pouvez faire suivre mes

textes à d'autres personnes car cela correspond à l'objectif que je me suis

fixé, celui de mieux faire connaître ce petit coin d'Afrique qu'est le Togo au

plus grand nombre possible de gens.

Ma prochaine chronique s'intitule :" Nounou gaga des doudous" et concernera les

triplés de la famille.

À demain!

Ch.

 

 

 

 

1 juillet 2018

 

Merci de vos réactions concernant mon dernier texte sur les rites funèbres d'ici. Fatou, c'est vrai que cette tradition est particulière au Ghana, Togo et Bénin. Et même à l'intérieur du Togo, les musulmans enterrent leurs morts sans grande cérémonie dès le lendemain du décès, comme me l'a fait remarquer Salabi... Et Émèze, toi qui viens de la région centrale du Togo, tu portes un regard ironique et critique sur les excès funéraires d'ici. Quant à Madagascar, Béatrice se rappelle la fête annuelle du "retournement des morts", qui donne lieu à d'onéreuses cérémonies lors desquelles on débarrasse les cadavres de leur linceul et de leurs bandelettes, avant de les "rhabiller" et de les remiser jusqu'à l'année suivante !
L'Afrique est tout simplement gigantesque ( voir photo), elle se compose de nombreux pays, souvent très différents les uns des autres... Il serait temps que nous révisions nos idées préconçues. Comment réagiriez-vous si quelqu'un affirmait qu'un Espagnol vit, pense et se comporte exactement comme un Finlandais?...
Mais consolez-vous un peu en vous disant que les gens d'ici ne nuancent guère non plus leur jugement sur nous, les "yowos" (blancs)!
Quant à moi, hier, j'ai pris conscience de la diversité culturelle à la petite échelle d'Atakpame car j'ai rencontré des Peuls! Comme je voudrais garder ce souvenir vivant, c'est de ce moment que je voudrais vous parler et finalement, les 3 doudous feront l'objet d'un texte ultérieur. J'espère qu'ils ne m'en voudront pas trop... D'ailleurs, pour l'instant, les triplés dorment, comme toute la maisonnée. Dehors la pluie ne cesse pas depuis des heures, j'aime ces moments passés sous le pagne (à défaut de couette!) et où l'on se laisse bercer par le chant de la pluie...
Tout est parti d'une bouteille d'un savoureux miel ( mais oui, ici, il se vend souvent ainsi): très liquide, d'une délicate couleur d'ambre sombre , parfumé et délicieux en bouche. On me dit qu'il est vendu par des Peuls. Quand les gens prononcent ce mot ici, c'est souvent sur un ton méprisant, et on y joint une remarque désobligeante...en l'occurrence qu' "il a certainement été volé!". Mais ceci justement, équivaut pour moi à un label de qualité...car qui irait voler un mauvais miel?
Kokou lui ne s'embarrasse pas de tels préjugés car c'est lui qui a fait des kilomètres dans la brousse pour en acheter. Il m'a donc proposé de m'y emmener.
Il faut emprunter une piste sur 4 ou 5 km pour rejoindre le campement peul. Je vous conseille de gougler ce mot, car cette ethnie est vraiment passionnante!
Le petit groupe qui vit là semble être dans une bulle hors du temps et notre voiture y est incongrue... mais ce qui l'est encore bien plus, c'est qu'une yowo en descende! La stupéfaction est partagée! Moi non plus, je n'en crois pas mes yeux!
La première surprise passée, le chef du groupe nous reçoit aimablement, nous lui expliquons la raison de notre visite, mais il nous dit qu'il n'a plus de miel... mais qu'il a du lait!
Les Peuls sont des éleveurs nomades qui se déplacent depuis des millénaires en fonction des pâturages et sur des chemins dont ils sont persuadés qu'ils sont fixés pour l'éternité. Ils sont généralement musulmans et ne connaissent pas de frontières... C'est d'ailleurs l'origine de leurs problèmes car ils entrent régulièrement en conflit avec les agriculteurs...et il y a souvent des morts! De même que les gitans chez nous, ils ont la réputation d'être des "voleurs de poules"...et bien pire encore!
Le lait frais, filtré par une femme m'est servi dans une calebasse, il est crémeux et doux, il provient des zébus qui ruminent sagement dans le pré voisin. Leurs magnifiques cornes en forme de lyre (auxquelles il ne manque que le disque d'or) rappellent les peintures égyptiennes, et la noble origine des Peuls qui vivaient dans le Sahara à une époque où il était encore en partie vert.
Les hommes sont minces, tout comme le vénérable patriarche longiligne. Les femmes ont le visage tatoué et des coiffures compliquées à base de nattes et de chignons crêpés agrémentés de perles.
J'étais partagée entre ma mauvaise et irrépressible envie de faire des photos et ma gêne à entrer dans la peau de la touriste blanche ravie de se retrouver dans ce décor si "ethniquement correct".
L'invitation enthousiaste du chef à se faire photographier a donc facilement eu raison de mes faibles réticences.
Une des femmes, n'y tenant plus, s'est approchée de moi en riant pour me toucher le bras, le caressant et le pinçant doucement pour en connaître ses particularités... et puis elle a éclaté de rire et m'a tendu un minuscule et étroit tabouret. Elle m'a ensuite fait visiter sa tente mais je n'y suis pas entrée.
Le chef était le seul à parler un peu français. Il nous a amené une fillette qui avait perdu ses cheveux et le reste de sa pilosité en quelques mois. Elle m'a fait penser à quelqu'un qui aurait subi une chimiothérapie.
Que leur dire... à part que nous repasserions avec, peut-être, mais c'est peu vraisemblable, une solution ?
Ce dont je suis sûre, c'est que j'irai leur rendre visite avant mon départ car je voudrais en savoir plus sur eux ...et eux sur moi!

Sent from my Wiko SUNNY

Sent from my Wiko SUNNY

Le 30 juin 2018 00:00, Chantal Kloecker <chantal@familie-kloecker.net> a écrit :

Lettre aux amis 10

4 mois...et un enterrement

Aujourd'hui, il était prévu que nous allions à l'enterrement d'une dame à Kpalime, à environ 2 heures de voiture d'ici. J'étais très curieuse d'assister pour la 1ère fois de ma vie à des funérailles au Togo, même si j'ignore tout de la défunte...
Las! Elles sont repoussées à une date indéterminée, suite à une mésentente dans la famille: la branche ghanéenne réclame en effet le corps.
Il faut que vous sachiez que la dépouille repose depuis déjà...3 mois à la morgue et que cela peut encore durer jusqu'à ce que les parties s'entendent enfin!
Un vrai paradoxe togolais: il n'y a pas d'électricité dans les villages, pas de réfrigérateur pour conserver la nourriture des enfants... mais assez d'énergie pour refroidir des semaines durant des cadavres! À croire que tout le courant électrique part pour la morgue! Et cela coûte très cher à la famille du défunt!
Ici, des funérailles rituelles peuvent ruiner une famille, socialement obligée de dépenser pour les 3 jours d'agapes les économies si durement amassées !
Comme j'étais un peu frustrée, Véronique m'a montré la vidéo de l'enterrement d'une vieille dame, dont l'âge reste mystérieux... probablement dans les 100 ans!
TROIS jours de prières, de chants, de danses, de ripailles!
D'abord, il est d'usage que les proches du défunt portent des tenues taillées dans le même tissu, ce qui occasionne des dépenses. Je ne sais pas qui les assume.
Ensuite il faut héberger et nourrir de très nombreux invités, parfois venus de loin, et ce, 3 jours durant!
Les convives et voisins apportent certes leur obole, mais ils veulent aussi "manger", bien sûr ! Ici, le verbe " manger" ne signifie pas seulement "s'alimenter", mais aussi "profiter, aux frais de quelqu'un".
Le film montrait d'abord la veillée funèbre: de nombreuses chaises en plastique, louées pour l'occasion, étaient disposées en rangs sous un "apatame". Un apatame est un toit improvisé et provisoire recouvert de palmes. Dessous se tiennent le repas, une généreuse distribution de "sucreries" (boissons sucrées) et de sodabi (schnaps local à base de vin de palme), les prières bien sûr, le tout plein d'entrain aux sons des instruments de musique traditionnels...et on danse toute la nuit !
Puis le lendemain, c'était la sortie du cercueil de la morgue: une belle caisse blanche, comme on en choisirait pour un enfant chez nous. Puis transport très lent de la dépouille dans un minibus noir équipé d'un girophare multicolore et hurlant, jusqu'à l'église. Le corbillard était suivi par un petit orchestre et la foule des convives qui, déjà, dansaient.
La messe était fervente, entrecoupée de chants et de danses, même les célébrants se balançaient en rythme derrière l'autel! La quête était telle que vous la connaissez déjà, elle a donné lieu à l'harmonieuse chorégraphie de rigueur...
Ce qui m'a ensuite frappée, c'est le transport du cercueil jusqu'à la tombe: les porteurs, dansant eux aussi, le balançaient d'avant en arrière, de bas en haut et de droite à gauche, au-dessus de leurs têtes, au son de la musique; le corps devait être chahuté et bringuebaler durement à l'intérieur !
J'avais imaginé le pire pour la mise en terre, mais les porteurs ont descendu dignement le cercueil dans la tombe avec des cordes. Ouf!
Le reste de la journée a été occupé par le repas de funérailles proprement dit, jusque très tard dans la nuit.
Le lendemain, il y a eu un dernier repas avec cette fois, un peu moins de convives.
La fête a dû laisser les gens de la maisonnée pantelants et ivres de fatigue. Ils ont dû avoir du mal à s'en remettre physiquement et financièrement!
Cet enterrement était gai car la peine de perdre un être cher était remplacée par le sentiment de reconnaissance de l'avoir eu si longtemps auprès de soi. Dans ce cas, le décès de cette "vieille ", comme on dit ici, était parfaitement dans l'ordre des choses... Il en aurait été tout autrement s'il s'était agi d'un enfant: là aussi, il y aurait eu une grande fête, mais triste, bien sûr...
Paradoxalement, il arrive aussi que des victimes par mort violente (accident de la route, par exemple) soient enterrées subrepticement, le lieu de leur sépulture sommaire étant tenu secret, car on craint que ces décès subits n'attirent le mauvais sort sur la maisonnée.

Mes partenaires togolais, lors de nos campagnes de sensibilisation essaient de convaincre les gens et de les dissuader d'engager ces dépenses somptuaires... mais vous savez bien comment c'est: le naturel ....remonte à la vitesse d'un cheval au galop!
C'est d'autant plus regrettable que l'entretien des tombes n'est pas du tout à la hauteur de ces funérailles délirantes: les cimetières sont souvent négligés, encombrés d'immondices et on y coupe les derniers beaux arbres...

Voilà pour la chronique de ce vendredi. Je crois que vous me lisez de bon coeur et vous m'en voyez ravie.
Pour répondre à plusieurs d'entre vous: oui, vous pouvez faire suivre mes textes à d'autres personnes car cela correspond à l'objectif que je me suis fixé, celui de mieux faire connaître ce petit coin d'Afrique qu'est le Togo au plus grand nombre possible de gens.
Ma prochaine chronique s'intitule :" Nounou gaga des doudous" et concernera les triplés de la famille.
À demain!
Ch.

 

 

 

 

2 juillet 2018

 

 

Nounou gaga des doudous ( le Burkina n'est pas loin!)

Lors de ma visite en septembre, nous avions déjà affectueusement surnommé les futurs bébés "les doudous" et tout le monde se préoccupait déjà de leur état de santé et de celui de leur maman et espérait que tout se passerait bien.
Nous fûmes comblés!
Dans certains pays du continent africain, les jumeaux sont synonymes de malheur car ils sont perçus comme une seule âme écartelée entre deux corps et il arrivait (arrive?) qu'on en sacrifie un... Mais rassurez-vous, au Togo, c'est exactement le contraire : les jumeaux ont ici un statut particulier, ils sont synonymes de bonheur pour la famille et sont particulièrement choyés.
Alors, des triplés, vous imaginez!
Véronique m'a raconté que de très nombreuses personnes se sont succédé auprès d'elle après l'accouchement pour admirer ce merveilleux cadeau de la Nature et que la maison ne désemplissait pas.
Les nombreuses photos des doudous depuis leur naissance il y a 6 mois m'avaient déjà fait entrevoir le charme qui se dégage de ces 3 bébés. Mais notre rencontre ne m'a pas déçue ! Oria et Orilia, les deux filles et leur frère Orli sont non seulement en bonne santé, mais ils sont en plus beaux et leurs sourires rayonnants sont particulièrement communicatifs.
Leurs prénoms signifient respectivement Lumière pour Dieu, Lumière de Dieu et Lumière pour Dieu.
Vous savez déjà pas mal de choses sur leur journée structurée par le rituel des 2 bains quotidiens et les fréquentes visites de voisinage. (Ici, on arrive souvent chez les gens à l'improviste, l'hospitalité est une règle de vie.)
Les doudous sont le point de mire de nous tous. Il faut les voir chacun dans son youpala, adressant leur regard plein d'amour à leurs proches... dont je fais partie!
C'est pourquoi je suis devenue leur inconditionnelle nounou:
--Lorsque Oria et Oralia conversent et roucoulent comme si elles étaient seules au monde, chacune confortablement campée dans son youpala...
--Lorsque Orli dévore des yeux la télévision, fasciné par les couleurs et les mouvements, écarquillant les yeux et suçant consciencieusement au moins deux doigts en bavotant...
-Lorsque les triplés sont portés au dos par les fillettes de la maisonnée qui maîtrisent déjà la façon simple et efficace de les installer dans un simple pagne sans utiliser le moindre noeud. Jamais aucun bébé n'a l'air engoncé , ni coincé et l'enfant s'endort presque à coup sûr, la tête bien collée contre les épaules de sa porteuse (cette activité a l'air essentiellement féminine)...
--Lorsque je contemple les sourires garantis et offerts à tout visiteur, sans jamais la moindre crainte, ni méfiance...
--Lorsqu'enfin aucun des doudous ne hurle de terreur en voyant ma couleur d'ectoplasme, comme cela a été si souvent le cas auparavant avec d'autres enfants...

Je pense que vous aimeriez avoir au moins une photo des doudous? Je vous offre celle que j'ai baptisée "Sur la ligne de départ".
Rêvez un peu...

lettre de Augustin Konda, Kinshasa, Rép.Démocratique du Congo

Chère Chantal
De Kilueka au Kongo central en RD Congo où je suis, en lisant tes lettres sur les réalités du Togo, c'est la copie des réalités de chez moi. Malgré la distance la situation est la même ! Je sais c'est triste mais malheureusement la situation évolue davantage vers le mal! Nous luttons pour essayer d'améliorer la situation, chaque petit pas compte et la population souhaite mieux et commence à s'engager dans la lutte pour changer la situation. J'espère que vos lecteurs sont avec vous et avec la population africaine pour un monde meilleur pour nous tous!
Meilleures salutations de l'Afrique profonde,
Augustin Konda

 

5 juillet 2018

 

 

Lettre aux amis 13

 

Hier je n'ai pas pu vous envoyer mon "papier" car des forces s'étaient liées

contre nous pour couper le cordon ombilical virtuel qui nous relie!! Plus

d'Internet! Plus de WhatsApp! ...et cette fois-ci, les prêtresses vaudou n'y

sont pour rien!

Vous allez penser que c'est plutôt pas trop grave? Hé bien, détrompez-vous...

Je m'explique : dans ce pays désespérant qu'est le Togo, de telles coupures

signifient l'asphyxie totale d'une économie de survie exsangue. Ainsi, beaucoup

de femmes vivent du commerce, grand ou petit, et la plupart survivent au jour le

jour.

Pour celles qui vendent beaucoup, ces deux canaux sont vitaux: faute

d'infrastructure routière et à cause du prix du carburant qui est à environ

600 francs le litre (ce qui, proportionnellement au coût de la vie équivaudrait

chez nous à rouler au champagne!), les transactions bancaires se font en ligne;

elles sont également un facteur de sécurité car elles évitent d'avoir de

grosses sommes sur soi ....et quand on sait que le franc cfa équivaut à 0,0015

euro, vous pouvez vous imaginer la liasse de billets que représente une

livraison de 1 000€...1 000x655 = 655 000francs cfa...soit 655 billets de 1

000 francs, somme habituelle déboursée par un client lambda et qui grossit les

porte-monnaie!

Sans commandes passees par whatsapp, sans possibilité de payer, faute

d'Internet, pas de livraison et l'argent circule encore moins que d'habitude!

Sans whatsApp, ni internet, difficile aussi de communiquer....difficile

d'échanger des idées...difficile d'échafauder des plans, par exemple de

rébellion sociale, de rassemblements interdits... Ce qui me fait dire que ces

coupures sont parfois le fait du gouvernement! C'était vraiment le cas lors de

mon séjour précédent en septembre dernier, période marquée par des

manifestations violemment réprimées.

Cette fois-ci, comme de coutume, aucune explication de la panne n'est fournie,

aucune excuse n'est invoquée, les gens ont tellement l'habitude d'être

négligés qu'ils préfèrent le fatalisme...!

La dynastie Eyadema dirige d'une main de fer (et sans le moindre gant de

velours!) le pauvre Togo depuis presque 50 ans et compte bien continuer pour

battre le record de longévité du Nord-coréen !

Ici, l'instrument de pouvoir et de coercision s'appelle donc, entre autres,

Togocel (alias Orange! Il faut savoir que la France n'est jamais loin des

affaires juteuses en Afrique...) et je soupçonne les dirigeants de tout faire

pour contrecarrer et tuer toute opposition digne de ce nom dans l'œuf. Ça ne

laisse pas de traces de sang derrière soi et Amnisty International ne s'en

mêlera donc pas!

Alors, il ne reste que l' "opposition" officielle, celle qui donne l'illusion du

libre choix. C'est un processus désormais bien rodé, surtout en Afrique de

l'Ouest: on organise des élections "démocratiques", l'EU envoie (pour 10

millions ...d'euros!) des "observateurs" bien dressés à ne pas constater

d'irrégularités, "l'opinion internationale" apporte sa caution...et c'est

reparti pour un tour!

L'expression la plus fréquente que j'entends ici est: "On souffre!"...c'est un

mélange de fatalisme et de retenue, jamais cela n'a sonné comme un

reproche... Et pourtant !oh! Je devine ce que vous pensez: "Ils n'ont qu'à se

révolter!".

Mais les Togolais savent bien que chaque fois qu'ils ont donné libre cours à

leur colère, ils l'ont payé très cher.

... Et pour couronner le tout, on nous a coupé l'eau aujourd'hui! (

Heureusement, forte de mes expériences passées, j'avais rempli mon seau).

Vous le voyez : je n'arrive pas à prendre tout cela avec philosophie et mon

impuissance m'exaspère !

Mais hier et aujourd'hui nous avons beaucoup travaillé pour notre projet EFIDO.

Cela nous donne la certitude de faire quelque chose de positif et de beau. Je

vous en parlerai très bientôt.

 

 

 

 

6 juillet 2018

 

 

Chapitre 14 où l'on va tenter de vous montrer que l'Afrique n'est pas le

problème...mais la solution !

 

Vous savez que je m'engage depuis des années dans le projet-Togo. Après avoir

réalisé ensemble avec mes partenaires de petites actions ( puits, toilettes

sèches, parrainages etc...) et comme nous avons établi une vraie relation de

confiance, nous nous sommes lancés en 2014 dans le gros projet ELAGNON financé

par le BMZ allemand et il s'est terminé en 2017.

 

Forts de notre expérience, nous avons décidé que notre futur projet serait

1) durable 2) bénéfique pour l'environnement 3) le moteur d'un développement

global des familles (économie, alimentation, santé).

C'est ainsi que nous avons conçu notre projet EFIDO.

 

Grâce à Efido, nous souhaitons offrir aux jeunes des perspectives durables qui

leur permettent de ne plus voir l'émigration vers l'Europe comme l'unique

solution de leurs problèmes. Reportons-nous au cliché 10 (lettre 3) concernant

la fuite des migrants vers l'Europe pour mieux le démonter:

Les jeunes d'ici savent bien que l'Europe leur sera hostile à plus d'un titre...

mais ici ils n'ont vraiment aucune perspective d'avenir, ils n'ont absolument

rien à perdre et ils tentent le tout pour le tout, bien conscients des

nombreuses embûches de leur parcours.

Et ce mouvement ne fera que s'amplifier car la population jeune augmente...et la

misère aussi !

 

Je suis intimement persuadée que la solution du problème n'est en aucun cas en

Europe pour ces jeunes, mais bien en Afrique.

Mais y sommes-nous prêts?

 

Accepterons-nous de payer enfin aux pays africains le juste prix de ce que nous

leur prenons?

 

Accepterons-nous de les laisser enfin décider seuls de leur sort, de leur

politique, de leur système économique, de leurs Valeurs?

 

Accepterons-nous le fait que nous vivons sur une même planète et que nous avons

envers elle les mêmes droits et les mêmes devoirs?

 

Accepterons-nous de ne plus considérer l'Afrique comme le creuset de toutes les

maladies et problèmes du monde, mais au contraire comme un partenaire riche de

promesses?

 

En effet, ce continent regorge de matières premières et de ressources

humaines et il est plein de vigueur. Encore faudrait-il opérer un juste partage

des premières et une implication intelligente des secondes!

Ce sont des choix cruciaux pour notre avenir proche...très proche...

 

J'en reviens maintenant à "notre" solution, modeste contribution aux grands

défis du monde: Efido est la suite logique de notre engagement.

Nous avons décidé de créer un centre agricole qui vulgarise des méthodes de

culture innovantes, simples, bon marché et respectueuses de l'environnement.

Grâce aux microcrédits (dont je dois absolument vous parler un de ces jours

car c'est un système génial si c'est bien mené) du projet précédent, si bien

gérés par mes partenaires qu'ils continuent à former l'épine dorsale de nos

actions, nous finançons un, et bientôt deux groupements de jeunes et de

femmes que nous avons initiés à de nouvelles techniques de gestion agricole et

financière afin de cultiver la terre en respectant l'environnement.

De jeunes "Ingénieurs sans Frontières" nous ont appuyés pour trouver ensemble

des solutions. Ainsi, c'est en partenariat avec eux qu'a été mis au point un

insecticide biologique à base de plantes. Il s'avère très efficace.

La technique de fabrication d'un engrais naturel par compostage et son

utilisation rationnelle dans les champs permet d'ores et déjà de meilleurs

rendements et de grosses économies aux paysans...ces projets contrecarrent les

diktats de l'agrochimie qui souvent nous empoisonne et montrent bien qu'une

autre agriculture est possible!

 

Cette semaine, j'ai travaillé dans le champ EFIDO avec les jeunes et les femmes,

nous avons arrosé le jeune maïs avec le jus de compost, puis creusé un petit

trou à côté de chaque pied et nous l'avons rempli avec une poignée de

compost. Nous étions une soixantaine de personnes et avons travaillé un hectare

avant qu'une "grande pluie" ne nous force à nous replier sur le village. C'est

ainsi que la journée a pris fin, nous étions trempés de sueur et de pluie,

sales et fatigués, comme il se doit après un tel effort.

 

Question financement, nous avons reçu une subvention de 10 000€ de la part

d'Engagement Global qui nous a permis de lancer le projet EFIDO. Nos efforts

futurs concerneront dorénavant exclusivement ce projet.

 

 

Pays 
Domaines de travail